Sur Nord
(1960)

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Articles et critiques repris dans le Bulletin célinien au sujet de Nord :

* Jean-Louis BORY : Nord, par Louis-Ferdinand Céline. La suite de la chronique frénétique de Sigmaringen : Bardamu à nouveau seul contre tous", in L'Express, 26 mai 1960.

 

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" Je n'ai pas de sympathie pour l'homme, bien que l'aie défendu à une époque où il y avait quelque mérite à le faire : je ne peux souffrir ses gémissements, je le trouve trop habile dans ses diverses manières d'appeler sur lui la pitié. Il n'est ni l'innocent huluberlu pour lequel il voudrait se faire passer, ni le monstre que voient en lui les innombrables ennemis qu'il s'est fait, ni le bouc émissaire d'une société qui lui ferait payer les péchés qu'elle a commis. [...]
    Si sa verve est intacte, il n'est plus mené par la nécessité de dire, il écrit ses "pensums" afin d'honorer un contrat d'édition, comme il le reconnaît lui-même, et sur ce point on peut le croire. Et bien que, également, il n'ait renouvelé ni sa manière ni son style dont on voit mieux, le temps et la familiarité aidant, les procédés et les tics. Un grand auteur reste fidèle à lui-même, sans doute, mais, chemin faisant, il acquiert et conquiert, évolue, découvre et se découvre, alors que Céline s'est fossilisé dans des procédés d'écriture qu'il avait mis au point et auxquels il a fait rendre le maximum il y a vingt-cinq ans. Il écrit encore comme personne n'ose écrire aujourd'hui même parmi nos fougueux nouveaux venus, mais à la façon d'un écrivain qui se prendrait pour Céline et qui serait, certes, le plus apte à pasticher son modèle. Bref le courant ne passe plus avec la même tension qu'autrefois et quelques-uns de ses ouvrages dont nous lui faisons grâce, comme Normance par exemple, étaient morts avant que d'être nés.

    D'un château l'autre laisse dans le souvenir quelques scènes extraordinaires (Bonnard brisant dans une crise de colère la précieuse vaisselle de Sigmaringen, la promenade journalière de Pétain et ses ministres à la queue-leu-leu), noyées dans un débagoulage parfois pénible. Nord qui, aujourd'hui, lui fait suite tout en faisant allusion à des événements antérieurs, me paraît supérieur. Les temps morts sont réduits au minimum et l'auteur s'arrange pour les combler par des drôleries qui n'appartiennent qu'à lui ; le récit est tendu et dramatique, admirablement composé en dépit d'un laisser-aller apparent, et cette qualité d'humour dans le tragique que possède au plus haut point Céline se déploie dans tous ses avantages. Malgré des événements et des personnages épisodiques (sauf lui, Céline, qui se tient vigoureusement au centre), c'est bien d'un roman qu'il s'agit, non d'un reportage ou d'un simple récit. [...]

    Céline a d'abord voulu peindre ses propres tribulations à l'intérieur d'un pays qui se sent frappé à mort et qui a d'autres chats à fouetter que de s'occuper du sort de ses "amis" en difficulté. On peut compter sur l'auteur pour le pittoresque, la drôlerie noire, le ricanement intempestif. Il n'a que cinquante ans mais doit déjà s'aider de cannes pour "boquillonner" comme il dit, et il se voit, au moral, comme un gêneur, un pestiféré, un mort en sursis. Maladivement méfiant, il attend à chaque instant le coup de revolver dans la nuque de la part d'un S.S., ou le traquenard bien monté dans lequel on va le faire tomber, ou la saloperie bien noire dont on va le faire complice. Les conditions matérielles ne sont pas fameuses : il couche dans la paille, même au château de Kräntzlin, et comme tous ceux de la base, comme tous les miteux, il doit se débrouiller pour manger. Il peut avoir accès à l'armoire à vivres de son ami Hauboldt qui lui en a confié la clé, mais il n'use de la permission que pour les autres, dont il lui faut acheter la protection ou la complicité. Il n'aime pas les Allemands dont il souligne à merveille les ridicules, il craint les S.S. et il se méfie des réfugiés, surtout français. Son délire de persécution a de quoi s'exercer.
    Il peint mieux encore, et magistralement, les milieux et les personnages. Celui de la vieille aristocratie prussienne qui aurait pardonné à Hitler la victoire et qui, le voyant lamentablement échouer, s'efforce de sauvegarder ses intérêts de caste. Elle laisse quelques plumes dans l'aventure mais ne craint pas l'avenir. Pour Céline il existe une internationale des nantis, qu'ils aient ou non particule, des bien nourris et des "bien baisants" qui se tient solidement les mains par-dessus les frontières et assiste à la guerre comme au spectacle. Le milieu hitlérien, celui des petits führers et des S.S. est plus sinistre : ce sont des parvenus, bêtes et primaires, qui ont le revolver facile. Ils n'atteignent à la classe supérieure, comme Hauboldt, que par le cynisme, le goût de la puissance et celui de l'aventure. [...]

    Enfin, et plus encore, et avec le génie qui lui appartient, Céline a brossé un tableau des "désastres de la guerre" qui se tient à la hauteur des événements. Ici ses défauts le servent : l'incohérence de son débagoulage, ses images à l'emporte-pièce, son goût du bluff et de l'exagération, le désir d'en remettre à tout coup. Il nous plonge dans le tohu-bohu, la sarabande infernale, l'Apocalypse. On entend des cris, des lamentations, des rires hystériques entre les éclatements des bombes et le roulement de tonnerre incessant des forteresses volantes. [...]"

Maurice Nadeau, "Céline et l'Apocalypse", in France Observateur, 9 juin 1960.

 

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    " Pauvre Céline ! La victime, le persécuté... Je veux bien, ou comme il dit, je veux. Un malchanceux, Louis-Ferdinand : il a joué la mauvaise couleur et il a perdu. Entendu. Mais à ce drôle de jeu, comme dit l'autre, certains ont reçu de plus mauvais coups. Ceux-là ont aussi été exilés en Allemagne, mais en des endroits plus sinistres que Baden et Kräntzlin. Des noms comme Dachau, Buchenwald, Auschwitz, cela ne vous dit rien, Céline ? Pourtant, ce qui s'est passé là-bas, c'est un peu votre affaire aussi. Les juifs que vous aviez troussés d'une plume allègre, on a fini avec eux ce que vous aviez si bien commencé. Bagatelles pour un massacre, disiez-vous. Une trouvaille comme vous en aviez. Je sais, je sais. Vous avez choisi les nazis. Si les choses avaient tourné autrement, vous seriez du bon côté. C'est ce que vous tenez à nous faire entendre. Je voudrais seulement vous indiquer d'un mot que, pour les gens dont je vous parle, cette affaire-là n'était pas une partie de pile ou face. Les Allemands, les Français, ils ne mettaient pas tout le monde dans le même trousseau. Il y avait pour eux la France conquise, la France envahie, la France occupée, et la France qu'ils voulaient libre. Alors...
    [...]
    Hors série, cet écrivain ? Pourquoi donc, après tout ? Pourquoi pas du premier rang, tout simplement ? Il n'écrit pas comme tout le monde, heureusement. Même, il n'a pas cette espèce de qualité académique qui fait que certaine littérature de grande classe, même quand elle est riche de justesse, de saveur, de vivacité, demeure chose de plume et de papier. Avec Céline, les vieilles formules scolaires, qui vantent le langage des crocheteurs du port au foin, sont à remettre en usage. Quand, nous dit-il,
   toutes les littératures, de la mercière ou des Goncourt, partent à débloquer [...] je devrais moi aussi, je sens, y aller du couplet... voilà je n'ai plus le sens ni l'esprit...
    Il ne pourrait pas, Dieu merci. [...]
    Ce qui fait de Nord un des meilleurs ouvrages de Céline, c'est qu'il est orchestré par un grand sujet. Quand les inconvénients de la collaboration ont poussé Louis-Ferdinand à prendre le chemin de l'Allemagne, il s'y est trouvé dans les mois où le régime de Hitler devait faire face à la débacle. Il arrive en Prusse pour entrer dans l'automne et l'hiver de 1944. Cette évocatione est pilonnée d'un bout à l'autre par les bombardements aériens des Alliés. Il y aurait tout pour faire un livre terrible et grandiose, si ce n'était pas du Céline. Non que l'auteur du Voyage au bout de la nuit ne soit un écrivain du malheur. La misère, ça le connaît, et l'injustice, et la vie harcelée. Mais c'est plutôt les petites misères qu'il dénonce, les tracas dont est empoisonnée la vie des pauvres gens. Il mâchonne. Il ronchonne. Ce grand persécuté grogne sur les petites choses. [...]
    [...] Pauvre type, oui, tel est son lot, et les grands malheurs du monde se détaillent pour lui dans la menue monnaie des petits embêtements. D'ailleurs, il n'y a plus de grandes choses. Les guerres, par exemple, les victoires, les défaites. Vous croyez que les guerres finissent à Waterloo. Pas du tout. Ce qui mettait fin aux guerres, c'était les épidémies. Une offensive de microbes faisait taire les canons. Eh bien, notre monde a perdu aussi les prestigieux microbes. Le médecin Céline le sait bien :
   Microbes fainénants, guerre continue ! [...] deux typhoïdes à Zagreb !... une varicelle à Chicago ! de quoi abattre bien des courages ! [...] l'humanité dans de beaux draps !
    Les ressentiments de Céline composent à petits traits le tableau de cette humanité. Mais qui écoute ce grognon ? Son éditeur, qu'il débaptise de Gaston en Achille, vend mal ses livres  – à ce qu'il dit. La Revue Compacte lui refuse sa copie. Il semble qu'au fond Céline sente qu'il est un écrivain bien plus important que la situation qui lui est accordée parmi les faiseurs de la foire aux lettres. Là est l'injustice dont il souffre le plus profondément. Rassurons-le. J'ai dit ce que je pense de l'homme. Mais je répète, en terminant, que des pages de cette écriture donnent sa vie la plus forte à la littérature actuelle."

André Rousseaux, "Splendeurs et misères de Céline", in Le Figaro littéraire, 9 juillet 1960.

 

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