Rigodon : Critiques

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    " Retour au voyage... Tel est à notre avis la clé de la réussite littéraire que constitue ce livre. Chez Céline le voyage est une aventure signifiante qui possède une dimension philosophique. Voyage = homme traqué. Mais si l'homme est traqué c'est que le monde est mauvais. Il y a un mythe du voyage chez Céline. Et tout son art vise à cette représentation de l'homme en fuite. L'aspect saccadé du rythme de Céline est le mouvement même du voyage et son style n'acquiert sa pleine efficacité qu'avec la peinture de ce mouvement.
   Voyage au bout de la nuit, Rigodon : la boucle est fermée. Céline est revenu à son point de départ. Avec en plus : un style entièrement refondu et une toile de fond d'une mesure telle qu'aucun autre écrivain depuis Homère n'en a eue à sa portée.

    [...] Le 1er juillet 1961 il est midi quand Céline annonce à sa femme la fin de Rigodon. Le temps d'avertir Gallimard... Il est six heures. C'est le soir, l'heure de la fin du voyage : quelque part dans le cerveau une artère se rompt. La tête pleine de sang l'albatros ne répond plus. La tête ! Rigodon, ce n'était plus une histoire fictive... Mais encore une fois, qui aurait pu continuer à faire de la fiction après les fours à phosphore de Hambourg et de Francfort ? Promener Bardamu au milieu de l'agonie de l'Europe eût été obscène. Aussi avait-il fallu être plus qu'écrivain, plus que témoin : pauvre chroniqueur. Mais avec un souffle de prophète. Et puis il avait fallu tendre la tête aux marteaux de l'Histoire... Tout cela Céline l'avait fait avec un sens païen du sacrifice. Projetant intactes, jusqu'à son dernier souffle, toute sa violence et sa démesure. Ricanant au-dessus des gnomes des temps modernes. Démontrant au monde qui n'en revenait pas que l'humanité est irréductible à la somme des individus qui la composent. Il faut choisir : l'humanisme ou l'individualisme. Les deux ensemble : jamais !
    Comme Molière Céline est mort sur la scène. Un instant le mensonge est devenu vérité. Vérité totale, absolue, immuablement objective. Union suprême de l'art et de la vie, mais la vie perd toujours... "

Jean-Guy Rens, "Voyage n°II. Rigodon par L.-F. Céline",
in La Revue des Belles-Lettres [Genève], n°1, 1971.

 

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    " [...] Avec ce rigodon, se termine la trilogie commencée avec D'un château l'autre en 1957, continuée par Nord en 1960. D'un château l'autre nous transportait de Sigmaringen à Copenhague, Nord évoquait la fuite à travers Berlin en ruine et la campagne prussienne écrasée de bombes, au lendemain de l'attentat manqué du 11 juillet 1944. Dans ces deux livres nous retrouvions Louis-Ferdinand, sarcastique et véhément, boitillant sur ses deux cannes, Lili, sa femme, attentive et discrète, l'acteur Le Vigan, dit La Vigue et, dormant au fond de sa musette, le "greffe", le chat Bébert, indifférent et philosophe.
    Aujourd'hui, les quatre fugitifs repartent d'où Nord les avait laissés, faisant, sans succès, une première tentative du côté de la frontière danoise et poursuivant ensuite un voyage hallucinant à travers les villes détruites et les gares bombardées, de Rostock à Berlin, de Leipzig à Ulm, à Hanovre, à Hambourg, à Flensbourg pour finalement arriver au but de leur marche épuisante, Copenhague. Entre-temps la troupe a perdu Le Vigan mais s'est grossie d'une quinzaine de gosses abandonnés.
    [...] Aussi bien le désordre, la confusion de cette narration ne sont pas gênants. Céline n'a pas entrepris d'écrire l'histoire du IIIe Reich à l'agonie, mais de faire revivre quelques-unes des scènes apocalyptiques auxquelles il lui fut donné d'assister. Son voyage à travers l'Allemagne nazie emportée dans un déluge de feu et de sang lui en fournit d'abondance, où l'absurde le dispute à l'horrible.
    [...] Mais justement Céline écrit comme seul Céline peut le faire et rien ne peut donner cette impression de l'écroulement d'un monde comme cette syntaxe anarchique, d'une incohérence étudiée, comme ces phrases haletantes, coupées de points de suspension, rythmées par les pulsations d'un cœur affolé.
    [...] Danse macabre et burlesque, Rigodon n'a peut-être pas la puissance tragique de Nord. C'est néanmoins un livre hors de toute commune mesure et l'on placera la trilogie qui prend fin sur le même rayon que le Voyage ou Mort à crédit. Non loin de Rabelais qui, comme Céline, créa une prose française qui n'appartient qu'à lui, non loin du vieil Agrippa comme lui sombre jusqu'à la déraison."

 

Jacques Valmont, "Céline : Rigodon", in Aspects de la France, 13 mars 1969.

 

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