Arletty
Le nom de Michel Perrin vous est sans doute inconnu.
Décédé il y a quelques années, c'était un critique littéraire de talent et un
amateur de Jazz éclairé. On lui doit une Histoire du jazz qui fait toujours
autorité. Il a donné au Crapouillot de Galtier-Boissière, des critiques d'une
grande perspicacité. Le pastiche étant somme toute une autre manière de faire de la
critique, il l'a pratiqué avec bonheur grâce à une connaissance intime du style des
écrivains qu'il aimait.
Son fils, Rémi Perrin, a entrepris de rééditer la plupart de ses
livres, et l'on ne peut que l'en féliciter, la dévotion filiale s'alliant ici avec une
heureuse intitiative. Aujourd'hui, alors que les livres sur Arletty se multiplient, il a
eu la bonne idée de rééditer le petit livre que son père lui avait consacré en 1952.
C'était alors la première fois que la comédienne acceptait de se confier à un
journaliste, sept ans après les remous de la libération. On sait que, pour avoir aimé
un officier de l'armée allemande, les comités d'épuration lui firent quelques ennuis,
dont, après une incarcération, l'interdiction de travailler et l'assignation en
résidence surveillée. Dans ce livre, Arletty évoque sa carrière, présentée avec
empathie par un critique qui sut l'apprivoiser. Il en parle avec le ton juste qui a
souvent fait défaut à ses confrères : "C'est une voix ''peuple" mais jamais
vulgaire, blanche si l'on veut mais qui donne aux mots plus de couleur qu'aucune autre.
Elle a l'accent traînant du terroir parisien, hérissé de pointes gouailleuses ; mais
elle peut aussi contenir ses éclats et les réduire à un frémissement." On
reconnaît la marque de l'écrivain véritable pour qui l'agencement des mots est une
fête.
Le livre se poursuit, tout en dialogues plaisants et amicaux. De son
enfance à Courbevoie à son grand retour sur scène dans la pièce de Tenessee Williams, Un
Tramway nommé Désir, c'est toute une vie qui défile ici. Les anecdotes
s'enchaînent les unes aux autres pour le plus grand plaisir du lecteur. Cela nous donne
un livre léger, parigot, plein de verve et truffé de sourires complices. La confiance
qu'Arletty avait en son interlocuteur est sans doute pour beaucoup dans la réussite de
cet ouvrage qui se lit d'une traite. Il est enrichi d'un hors-texte iconographique
comprenant une émouvante photographie d'Arletty rendant visite à Céline, à Meudon.
Tous deux étaient natifs de Courbevoie et l'amitié qui les liait était, on le sait,
très profonde. Exilé au Danemark, il écrivait à Albert Paraz : "Embrasse Artetty
pour moi. Je l'aime [...] On a l'esprit du Pays entre nous, l'âme des choses et de la
Rampe. [...] Elle est un bout de ma chanson... si déchirée."
La Rampe du Pont, à Courbevoie, c'était comme un mot de passe entre
eux deux, et cet esprit du pays, on le retrouve dans le livre de Michel Perrin. A
découvrir par tous ceux qui s'intéressent à cette grande comédienne devenue une légende
et qui a ainsi gagné l'immortalité. Dans un siècle, n'en doutons pas, on se souviendra
encore de Garance, l'inoubliable interprète des Enfants du Paradis.
M. L.
Michel PERRIN. Arletty, Ed. Perrin & Perrin, 128 pages Illustrations & Index chronologique des films, pièces, opérettes et revues interpretées par Arletty.