L.-F. CÉLINE : Lettres à Maître
Albert Naud

Janvier / Décembre 1948 : 14 lettres au total.
Quatre sont reproduites ici.
La (longue) lettre 40 marque le début de la dégradation des rapports entre Céline et son avocat, l'écrivain se sentant de moins en moins soutenu par ce dernier.

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Lettre 28

 

Le 4 janvier 1947 [sic pour 1948]

c/o Mikkelsen
45A Bredgade
Cop.

    Mon cher Maître,
    Philippon m’apporte une proposition de Fasquelle vraiment très alléchante et qui me sortirait enfin des bla-bla et me dépannerait décisément [sic] , seulement bien sûr je suis toujours plus ou moins collé à cette sinistre maison Denoël qui me gâche tout et ne me rapporte rien. Or depuis 4 ans il était parfaitement possible à la maison Denoël de me sortir au moins deux titre, Voyage et Mort à Crédit. J’ai donc été de ce fait lésé d’au moins un million de francs (d’après les comptes 1938). Auriez-vous l’amabilité, l’extrême gentillesse de faire comprendre à Mme Voilier que j’en ai assez, que je demande une résiliation pure et simple de mon contrat, sinon je lui fais moi un procès en dommages et intérêts de 2 millions, pour préjudices matériels, que je gagnerai bel et bien. Elle ne répond jamais à mes lettres il est ainsi facile de me traîner en je ne sais quelles longueurs…! Fasquelle ne demande qu’à me verser une mensualité dont j’ai gd besoin si je retrouve ma liberté. Quant à mon mandat d’arrêt c’est une autre histoire, mais ce n’est pas Mme Voilier qui me le fera lever, au contraire…
    Votre bien amical et reconnaissant

L F Céline

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Lettre 30

Le 14 – 2 – [1948]

    Mon cher Maître
    Ci-joint prospectus de l’université de Chicago où Milton Hindus – professeur de littérature comparée et juif – se casse drôlement le cul pour le service de ma gloire et me défend comme un Preux – et contre le Consul de France à Chicago ! Ce dernier au service de mes ennemis extirpa de mon dossier 2 preuves de ma trahison. 1° J’aurais demandé en 1942 à être naturalisé allemand 2° J’aurais remplacé Ménétrel auprès de Pétain à Sigmaringen.
    Ah on ne s’embarrasse pas d’intelligence pour me couvrir d’ordures. Tout est bon ! En a-t-on fait un scandale , on en hurle encore des bordereaux Esterhazzi [sic] mais il s’agissait de Dreyfus ! Hindus hurle à son tour ameute l’Amérique ! Iniquité ! Tonnerre de Dieu ! on rigole ! Ce doivent être les Relations culturelles au quai d’Orsay qui fournissent à tous les consulats du monde ce gentil dossier (!). Je l’écris à Antonio et aussi à Bonnet l’ambassadeur à Washington que je connais de la SDN – La justice politique française a déjà une gentille réputation universelle je vais y ajouter. Vous savez que Guy de la Charbonnière ambassadeur ici a son père compromis dans le scandale d’Électrivité Duran-Mercier – lui-même Guy si ami de Bidault. Tout cela est écrit noir sur blanc dans la presse suisse – Ça pue – Il faudra une nouvelle guerre pour laver toute cette ordure. Vivement pour la troisième fois en un siècle le gouvernement à Bordeaux la chiasse aux chausses, alors que je te les signe toutes les amnisties du monde ! notre ma seule chance – les chacals ne ressemblent aux chiens, tendres, que lorsqu’ils ont peur –
    Votre bon ami

L F Céline

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Lettre 33

Le 15 avril [1948]

    Mon cher Maître
    Mikkelsen, mon admirable défenseur arrive à Paris vers le 20 courant… Il vous verra… Hélas ! bien bouché cet horizon ! même mon espoir du Père Lachaise me paraît bien aventuré, hardi, fabuleux… Les gens en place, les chienlits sanglants plus coriaces que jamais… Il faudra une autre guerre pour arranger tout ça… fermer les dossiers, ouvrir les prisons… planter d’autres gibets pour " d’autres "… de nouvelles " listes "… mais dans l’instant partout où je me tourne et depuis 4 ans je ne vois que bourreaux, fers, misères, canailleries interminables, une malédiction sans recours, comme un énorme ricanement d’une idiotie infernale – cosmique – mais vous savez tout ceci – vous l’avez écrit –
    Vienne la suite ! et la fin !
    Votre bien amical et reconnaissant

L F Céline

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Lettre 40

Le 17 [octobre 1948]

A Maître
Albert Naud
28 rue de Franqueville
Paris

    Mon cher Maître
    Ah n’allez point vous plaindre de la richesse de l’état major dont je vous dote ! Voici des amis qui se présentent ! Vais-je les rebuter ? Ai-je assez de haines à me vouloir au diable ! Mais bien entendu il n’est pas question qu’ils se substituent à vous, en rien, et pour rien, vous êtes mon premier défenseur depuis le premier jour et je n’ai ni deux confiances ni deux paroles. Défendez-moi bougre ! et le plus hardiment du monde ! Tixier Vignancour et Fourcade peuvent avoir leurs bons côtés, leurs amitiés, leurs relations. Vous êtes la RÉSISTANCE, et la Résistance " Généreuse " ! et le plus grand défenseur du moment ! Est-il question de comparer ? de vous placer à égalité ? Eh foutre suis-je assez sot ? non ! J’écris d’ailleurs tout de suite un mot à Tixier pour rétablir les choses, le protocole ! mais enfin je ne veux pas le rebuter. Ce séjour qu’il a fait en prison le rend, vous avez raison, difficile désormais à exposer aux lumières mais qualifié, expert aux saveurs des cachots, en l’épouvante que j’éprouve pour les possibilités d’un retour (même pour un jour) en Prison ! Il faut y avoir passé ! soi-même… Vous estimez ces choses d’un peu haut, un peu à la légère ! Charmant travers ! Laissons donc Tixier et Fourcade en leur ombre et à votre disposition. Voulez-vous ? Et puis puisque vous avez accès à mon dossier et VOUS SEUL, ayez donc la bonté de me faire parvenir la substance de mes CRIMES, allons ! vite ! tous mes crimes ! Voyez-vous cher Maître ce qui emmerde la justice spéciale française c’est qu’il n’y a rien dans mon dossier. Des BALIVERNES. Il faut avouer qu’on m’intente un procès de sorcière ! Il faut satisfaire les chienlits sadiques de la Libération et Mr et Mme Chacal, les grands lecteurs de Samedi Soir ! Oh ce n’est pas commode ! Avouer que mon seul crime est le patriotisme vigilant, moins con que celui de la masse, que j’ai tout perdu, que j’ai ignoblement souffert, perdu ma vie à vouloir éviter aux français l’Abattoir et pire ! (qui vient !) cela ne se peut, évidemment ! Antisémitisme ? Il ne s’agit point d’antisémitisme mais de pro-aryanisme, c’est tout. Or aryen rime admirablement avec larbin. J’aurais dû m’en tenir là, mais je n’ai jamais été bouffeur de juif, jamais. Buchenwald, Auschwitz marchent actuellement à plein. Je n’y pourvois pas plus qu’alors, et jamais. Les mouchards, les délateurs ce sont mes ennemis, pas moi. Avez-vous pris la peine de lire ma Défense. Elle est assez nette. Si Hitler avait gagné la guerre, ceux qui m’accablent, m’accusent, pourchassent aujourd’hui seraient ses plus énamourés laquais. Un seul français serait mal avec Hitler et aurait sans doute été abattu par Hitler, Céline. Mais je ne veux pas me présenter aux tribunaux carnevalesques français en accusé ! C’est moi qui accuse. C’est moi qui ai souffert, qui ai tout perdu, en satisfaction de cette énorme pitrerie ! (qui tourne en quel désastre !) nous sommes chez UBU ! mais tous ces chacals sont lâches. Les arguments de justice ne les touchent absolument pas, je le sais, alors il y aussi le bâton. Et le voici. Si l’on persiste à me salir, outrager, que l’on s’entête jusqu’au bout dans le crime, le Parquet aura sur les bras une magnifique affaire Dreyfus (à rebours !) Toute la grande presse française genre Samedi Soir est alertée et RAVIE. Je ferai reproduire les débats " in extenso " et la DÉFENSE INTÉGRALEMENT. Pensez ce tirage ! Et toute la presse américaine, ce sera le bouquet, l’apothéose des cours de justice ! Il est facile de hurler contre un misérable enfermé dans un box, de brandir contre lui des loques rouges, mais la grosse artillerie de l’extérieur, " du grand extérieur " c’est moi qui la possède et la déclencherai ! Et moi je sais faire rire. Le rire jaune, le rire vert, le rire à en crever ! qu’on se le dise. Je ne lance pas de défi. Je suis un persécuté qui se défend. Brasillach léchait les pieds de son commissaire du gouvernement ! Brasillach était un vendu, il avait l’habitude de lécher. Vendu aussi Laval. Pas moi. NE PAS CONFONDRE ! AH PAS DU TOUT. Moi ce sera de la foudre ! de la merde ! et du précipice ! et de la rigolade ! le pire ! Je veux être respecté et JE LE SERAI. Si le commissaire du gt veut un duel – d’homme à homme – au pistolet, je suis à ses ordres. Je vais au bout des choses. Les apparences, les fictions, je m’en fous. JE NE VEUX PLUS ÊTRE INSULTÉ. C’est tout. J’ai fait la part de l’hystérie, pendant cinq ans ! C’est fini. Je ne demande pas la lune. Médecin, clinicien, je fais leur part aux nerfs. Mais je veux que le Parquet considère qu’il va entamer un procès en sorcellerie qui va le mener loin. À vous cher maître ! À votre amitié pour moi, de faire comprendre à ces gens qu’ils ne vont pas accuser un agneau fourbu ! Foutre non ! que je vais les attirer sur un terrain où je suis maître et où ils auront l’air, et pour des siècles, de clowns sadiques, imbéciles, odieux. J’ai payé cher et de ma peau mon refuge au Danemark. Il me faudra des bon dieu de garanties pour que j’y renonce, mais cela n’est pas exclu. Je suis toujours patriote (et j’y ai quelque mérite !). Réformé à 75 p. 100, perclu (sauf la tronche !) le retour en prison ne se pose pas même pour une heure. Que le Parquet ne se soucie pas de la presse. J’en fais mon affaire. (Pour ou contre). La Plume c’est moi, et pour le monde entier ! y compris l’URSS ! On me reproche paraît-il d’être parti à Sigmaringen. La belle foutrerie ! Autant me reprocher de ne pas avoir été épuré, égorgé, comme cent mille autres, en temps opportun ! On aurait alors tâche commode aujourd’hui ! Si on le justifierait mon assassinat ! Où pouvais-je aller ? Je n’étais pas bien MOI avec les allemands. Je voulais aller au Danemark, ou en Espagne. On ne m’y a point aidé comme Bonnard, Laubrau, Lesca etc… ou en Suisse. Les allemands se sont vengés de ma non-collaboration en me laissant stagner à Sigmaringen et au moment où tout était perdu on m’a dit : allez vous faire pendre ! – L’affaire Rouquès, la préface ! grotesque ! Ce saligot de médecin politicien pourri, actuellement conseiller municipal communiste, a bêlé pendant toute l’occupation auprès de mes amis (tellement il avait la chiasse !) qu’il n’était pour rien dans le procès en diffamation qu’il m’avait intenté etc… et patati… qu’on l’avait contraint, son Parti etc… Et que je me fous et me suis toujours foutu d’un Rouquès ! Je n’ai même pas fait appel à son procès (que j’aurais sûrement gagné !). Si j’avais voulu me venger de ce chien me juge-t-on assez con pour l’avoir annoncé dans une préface ! Je n’avais qu’à l’abattre que diable ! Par une nuit sans lune ! Et foutre tout était dit. Il ne serait pas glorieux conseiller municipal communiste à l’heure actuelle ! Et cent autres ! Écrivains et le reste ! Sartre ! quels ingrats ! quels mufles !
    Voici cher maître ma position. Ayez la patience de lire ma lettre jusqu’au bout et de relire ma Défense, et d’aller voir le procureur, ou le ministre. Il y a un " OS " dans ce procès de sorcellerie et je suis l’" OS " et l’on a bien vu des régimes étrangler d’un " os ", d’un méchant os.
    Tout est prêt pour la Rigolade et c’est moi qui ferai RIRE. C’est moi le meneur, pas le procureur, pas le commissaire ! J’attends donc votre décision. Pour votre état-major, laissez-le, de grâce, tranquille, il ne vous gênera pas, il vous est dû. Un " grand " du barreau peut " s’entourer ", il me semble. Qu’ils soient un peu " indignes " et puis après…? Vous n’en faites que plus grande figure !
    Votre ami
    et sincère

L F Céline

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