Bloc-notes, Janvier 2009 J’ai toujours été intrigué par la manière récurrente avec laquelle Henri Godard évoque la thématique des bombardements dans l’œuvre célinienne. Que ce soit dans des émissions radiophoniques ou dans ses essais critiques, il y revient toujours : « Chaque époque peut être définie, mieux sans doute que par d’autres traits, par les formes de mort, et surtout de mort collective, qu’elle invente. La nôtre a donné à la guerre le visage des bombardements. À l’écrasement sous les pieds des chevaux et aux coups de sabre d’autrefois, aux balles et aux obus de naguère, tirés depuis la terre, de points fixes que les trajectoires permettaient de repérer, nous avons substitué cette mort venant du ciel, mobile, imprévisible. (…) Depuis ses débuts au cours de la Première Guerre mondiale, elle est progressivement devenue notre réalité quotidienne. Non que nous en ayons tous une expérience personnelle, encore que les années 1940 ne soient pas si lointaines, et que personne, étant passé par là, ne l’oublie de sa vie. Mais il est peu de jours où les écrans de télévision ne nous transmettent, parfois en direct, des images et des sons de bombardements ¹ ».Dans un récent entretien télévisé, Henri Godard a été amené, bien malgré lui, à livrer une confidence personnelle. Un journaliste lui demandait ce qui l’avait au départ arrimé à l’œuvre de Céline : « Il y a eu une accroche dans ma vie, c’est que j’ai assisté en 1944 à des bombardements et que, ayant retrouvé ceux-ci exprimés dans la prose éclatée de Céline, ça a produit quelque chose chez moi de presque décisif ² ». Foin de vaine sensiblerie mais j’avoue être touché lorsque j’entends Henri Godard évoquer l’enfant qu’il fut (âgé alors de huit ans), durablement marqué par ces terribles événements. Nul doute que cela l’a rendu – lui qui se situe à l’opposé des idées de Céline – mieux disposé que d’autres à comprendre ce refus absolu de la guerre qui traverse toute son œuvre. Un célinien de la même génération a ironisé sur le contraste entre la brièveté de la guerre de Louis Destouches et l’importance qu’elle a dans son premier roman. La durée de cette terrible expérience vécue importe peu, c’est l’évidence même. Et ceux qui ont parfois accusé Céline de couardise devraient se rappeler qu’il se porta volontaire, le 27 octobre 1914, pour une mission périlleuse que les agents de liaison d’infanterie hésitaient à transmettre. Contrairement à ce que rapporte la légende, le cuirassier Destouches n’accomplit pas cette mission, sous un feu violent, à cheval mais à pied ³. Cette expérience, fondatrice de son pacifisme foncier, aide à mieux comprendre ce que furent les motivations de Céline lorsqu’il prôna, une vingtaine d’années plus tard, l’alliance continentale. Comprendre ne signifie pas justifier. C’est le mérite d’un de ses biographes d’avoir écrit qu’il est aujourd’hui tellement facile de condamner, « avec [soixante] ans de recul, connaissant ce qui s’est passé, et surtout comment les choses se sont terminées, la tête farcie de livres écrits surtout par les vainqueurs 4 ».
Marc LAUDELOUT
1. Henri Godard, Préface à Romans IV, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993. 2. Entretien avec Grégoire Leménager, Obsvidéo, 16 octobre 2008. 3. Sur ce sujet, lire l’indispensable étude de Jean Bastier, Le cuirassier blessé. Céline, 1914-1918, Du Lérot, 1999. 4. François Gibault, Préface à Céline et l’actualité, 1933-1961, Gallimard, coll. « Cahiers de la Nrf », 2003 (réédition augmentée).
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