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" D'un château l'autre, tel est le titre du
nouveau livre de M. Louis-Ferdinand Céline : un titre que les typos alourdiront souvent
de la préposition dont l'auteur l'a privé. Dans Carrefour même, la semaine
dernière, n'a-t-on pas imprimé "D'un château à l'autre", sans prendre garde
à la violence que Céline, fidèle à ses habitudes, entendait faire ici au langage ?
[...]
D'un château l'autre, c'est encore une étape du fameux Voyage,
l'étape Sigmaringen-Meudon, du château des Hohenzollern à cette maison de Bellevue, que
Céline dit "horrible" et dont son dénuement l'oblige à se contenter. Je ne
reviendrai pas ici sur l'histoire tragi-comique de Céline fuyant la France en 1944, de
peur d'avoir à payer de sa vie ce qu'il avait écrit dans Bagatelles pour un massacre
ou dans Les Beaux draps. Son procès a été suffisamment instruit et plaidé, et
au surplus il n'est pas du ressort de la critique littéraire. [...]
Le Céline de 1957 n'est pas aussi fleuri [que celui de Mort à crédit]
mais il n'est pas moins hallucinant. Ecoutez-le raconter l'histoire de M. Alphonse de
Châteaubriant, ancien prix Goncourt et directeur de La Gerbe, reçu à
Sigmaringen par Abetz, à l'heure où celui-ci était à table. Abetz et M. de
Châteaubriant rêvaient aux grandes fêtes publiques que l'on donnerait bientôt en
l'honneur de l'Europe nouvelle. M. de Châteaubriant sifflait ou fredonnait des airs de La
Walkyrie. Abetz crut pouvoir lui signaler doucement une fausse note :
Là je vois un homme qui se déconcerte !... d'un seul coup !... le piolet
lui tombe des mains... une seconde, sa figure change tout pour tout... cette remarque !...
il est comme hagard !... c'est de trop !... il était en plein enthousiasme... il regarde
Abetz... il regarde la table... attrape une soucoupe... et vlang ! y envoie et
encore une autre !... et une assiette !... et un plat !... c'est la fête foraine ! plein
la tête ! il est remonté ! tout ça va éclater en face contre les étagères de
vaisselles ! parpille en miettes et vlaf !... ptaf !... partout ! et
encore ! c'est du jeu de massacre !... le coup de sang d'Alphonse ! que ce petit
peigne-cul d'Abetz se permet que sa Walkyrie est pas juste ! l'arrogance de ce
paltoquet ! ah ! célébration de la Victoire ! salut !... ptaf ! vlang ! balistique et
têtes de pipes !...
Un service complet y passa, en fine porcelaine de Saxe. M. de
Châteaubriant repartit, la barbe au vent, pour "se concentrer" et préparer la
"terrible bombe morale" grâce à laquelle "l'âme la plus hautement
trempée" devait remporter la victoire.
Des scènes aussi frénétiques et bien plus frénétiques encore,
on en trouvera dix, quinze, vingt, dans D'un château l'autre. [...]
Il va sans dire que Céline, tel qu'on le connaît depuis un quart
de siècle, ne se borne pas aujourd'hui à dévider une chronique. D'un bout à l'autre de
son livre, il est présent, totalement présent. Vous vous rappelez les escales du Voyage,
le Petit Togo, les États-Unis, les banlieues. Bardamu courait comme un dératé. On peut
se demander si son exode de 1944 ne lui a pas été dicté par un irrésistible désir de
fugue.
Je dois vous dire qu'en plus de voyeur, je suis fanatique
des mouvements des ports, de tous trafics de l'eau... de tout ce qui vient vogue
accoste... j'étais aux jetées avec mon père... huit jours de vacances au tréport...
Qu'est-ce qu'on a pu voir !... entrées sorties des petits pêcheurs, le merlan au péril
de la vie !...
Maintenant, des hauteurs de Bellevue, c'est la Seine qui le
fascine :
Y a pas beaucoup de fascinations qui sont pour la vie... la
moindre péniche qui s'annonce, j'ai ma longue-vue, je la quitte plus de là-haut, de ma
mansarde, je vois son nom, son numéro, son linge à sécher, son homme à la barre... je
fonce plus... maintenant, la longue-vue, c'est tout !...
Il ne fonce plus. A quoi bon ?
Ce qui est fait est fait, dit-il : l'Histoire ne repasse pas les
plats.
Je crois pourtant que l'Histoire tournera en sa faveur. M. Gaëtan
Picon, il y a quelques années, l'avait presque effacé, d'un Panorama de la nouvelle
littérature française. M. Albérès, l'an dernier, ne tenait pas compte de lui dans
un Bilan littéraire du XXe siècle. On a accusé Céline de mépriser l'homme.
Peut-être le moment s'approche-t-il où quelques-uns ne se sentiront pas autrement fiers
de l'avoir dédaigné."
Pascal Pia, "Une certaine petite musique", in Carrefour [Paris], 26 juin 1957.
"Quel insupportable charabia !...
Vous souvenez-vous de Louis-Ferdinand Céline ?
C'était il y a un peu plus de vingt ans. Dans la mare conformiste
que les audaces de Gide ne parvenaient plus à troubler et où Sartre n'avait pas encore
fait ses ricochets, tombait l'énorme pavé du Voyage au bout de la nuit,
éclaboussant les plastrons, piétinant les plates-bandes, balayant les habitudes,
lacérant les préjugés. Une voix anarchiste détonait virilement dans le chur
asexué des académies ; un talent neuf se levait à l'horizon littéraire. [...]
L'écrivain rompt aujourd'hui un grand silence.
Pourquoi ?
Il l'avoue, dans un paragraphe qui est la clé de son livre :
Mon Dieu, que ce serait agréable de garder tout ceci pour soi
!... plus dire un mot, plus rien à écrire, qu'on vous foute extrêmement la paix... on
irait finir quelque part au bord de la mer... pas la Côte d'Azur !... la mer la vraie,
l'Océan... on parlerait plus à personne, tout à fait tranquille, oublié... mais la
croque, Mimile ?... trompettes et grosse caisse !... aux agrès, vieux clown ! et que ça
saute !
C'est par cet aveu que s'ouvre un chapitre de D'un château
l'autre. Céline, le vieux clown, que sa médecine nourrit mal, s'est donc mis à
sauter, à reproduire, d'un répertoire qui fut brillant, quelques numéros fatigués.
Pitoyable pantomime ! Cette caricature de soi-même est l'un des
plus pénibles morceaux de la littérature de ces dernières années. De la verve
célinienne, des fécondes libertés que l'écrivain avait prises avec la syntaxe et le
vocabulaire, il ne reste plus qu'un consternant galimatias. Le passage que j'ai cité plus
haut est l'un des moins mauvais et j'en ai respecté l'envahissante ponctuation : tout
l'art de Céline semble résider désormais dans ses points d'exclamation et de
suspension. C'est, au fond, ce qu'il y a de meilleur dans cet ouvrage où le mot de
Cambronne, abondamment répété, tient lieu d'humour.
N'y a-t-il vraiment rien à retirer de ce bourbier ? Une dizaine
de pages sur trois cents, c'est peu où l'on retrouve le reflet fugitif de
ce qui fut un grand talent : quelques éclats d'une voix rauque mais puissante, quelques
expressions vulgaires mais sonores, quelques beaux cris de colère ou de mépris, quelques
pointes au curare... mais le lecteur paie cher ces rares bons moments.
Céline a attendu 1957 pour nous raconter comment sa piteuse
conduite, pendant la guerre, l'a acrroché, jusqu'à Sigmaringen, aux basques des Laval,
Brinon, Châteaubriant et autres bonnets de la "collaboration", pour le
claustrer ensuite pendant dix-huit mois, dans un cachot danois.
Il n'y a pas là de quoi se vanter. Il ne s'en vante d'ailleurs
pas. Il écrit cela, parce qu'il n'a rien d'autre à écrire et qu'il compte sur sa
réputation d'écrivain scandaleux, pour appâter le grand public : La croque,
Mimile...
L'écrivain révolté et révolutionnaire du Voyage est
ainsi devenu un valet de plume, qui a compris sans doute le premier qu'un seul livre
l'avait usé et qui, vieillard cacochyme, remue en maugréant son brouet de haine et
d'amertume.
Tâchons d'oublier ce peu reluisant personnage et de ne nous
souvenir plus que d'un romancier qui aura, en son temps, lancé un appel retentissant : un
appel que Jean-Paul Sartre ou Henry Miller, entre autres, ont entendu. Pour cette bonne
action, il sera beaucoup pardonné à Louis-Ferdinand Céline."
Jacques Guyaux, "Réapparition de Céline", in Journal de Charleroi, 27 septembre 1957.
"Quoi qu'on puisse penser et que l'on pense du rôle joué par l'écrivain pendant l'Occupation et surtout de l'appui que ses livres ont apporté aux menées antiracistes [sic] (jugement a été rendu à cet égard), il faut reconnaître que sur le plan du style ces livres ont été un instrument de libération et de rénovation du langage littéraire. [...] On retrouve dans ce début une verve qui n'épargne personne."
Libération, 15-16 juin 1957.
"Sous le mensonge, la haine, le délire de la persécution, l'ataxie intellectuelle et le chiqué du style télégraphique, j'ai cru entendre un cri dont je ne sais s'il était de détresse, de colère ou d'amour, mais qui m'en a beaucoup appris sur mon espèce, ma race, mon pays et moi-même."
Robert Escarpit, in Le Monde, 16 juillet 1957.
"L'ensemble donne l'impression d'un grand gâchage : de faits, de mots, de talent. Cette verve purulente, à force de couler à gros bouillons, devient fade, insipide. Cette étonnante matière (dont Giraudoux, Maurice Sachs ou Paul Morand eussent tiré des chefs d'uvre) se délite entre les doigts crispés de Céline."
P. de Boisdeffre, in Combat, 1er août 1957.
"Le style de Céline ! Style parlé, dit-il. Mais il y a tant de façons de parler ! Lui, il parle un mégot éteint dans le coin des lèvres. Cette syntaxe avachie et retournée comme une vieille peau, ces mots volontairement et arbitrairement déformés [...] le monologue dégouline, parfois mêlé de propos saisis chez autrui, mais qui ne l'interrompent pas. Une page, c'est drôle. Dix, déjà moins. Mais trois cents pages ! Ce n'est plus un robinet avarié, c'est un robinet puant ! c'est un égoût ! dans ces conditions, il n'y a plus de choses vues qui tiennent ! Une telle façon de raconter ne tire q'un pauvre parti d'une matière magnifique, exceptionnelle, unique, apportée par la vie [...] mais il faudrait pour l'évoquer un dessin appuyé et puissant à la Bernanos ou bien des couleurs à la Giono, mais pas ce triste et plat lavis."
Henri Clouard, in Artaban, 19 juillet 1957.
"Nous n'avons plus qu'un récit littéraire, une relation de souvenirs, un reportage de grand journaliste. L'âme de ce qui fait ces grandes uvres s'est envolée. Le délire qui emportait l'auteur du Voyage [...] s'est transformé en rage mesquine, en haines ridicules dont l'exagération fait sourire, en volonté abjecte de se faire plaindre."
Maurice Nadeau, in Les Lettres nouvelles, septembre 1957.
" Son désordre est un art. [...] Le
spectacle a passé par le prisme Céline, qui exalte le rose en rouge, et le gris en noir,
et déforme les contours, met des bosses sur le dos et du lupus plein la face. [...]
On voudrait parfois jeter ce papier maculé, renoncer à
poursuivre cette kyrielle d'insultes à ceux qu'on aime, qu'on estime, à ceux qu'on a
défendus fièrement toute sa vie. On ne peut pas. Il faut tourner la page..."
Robert Kemp.